L’IA dans la présidentielle 2027 : où en est vraiment la France ?

Adoption par les entreprises, capital-risque, Mistral, centres de données, électricité, talents, AI Act, programmes des candidats : l’état des lieux chiffré.

À gauche, un petit atelier parisien sous les toits où des ingénieurs montent une baie de serveurs ; à droite, de l’autre côté de la mer, d’immenses centres de données illuminés et des cargos chargés de puces.

L’intelligence artificielle sera l’un des grands sujets de 2027, et l’un des plus mal compris. On entend tout et son contraire : la France serait « larguée », ou au contraire bien placée grâce à Mistral et à son électricité. Les chiffres disponibles permettent de trancher une partie du débat. Ils montrent surtout que la question n’est pas d’abord une affaire d’argent public.

Les entreprises françaises adoptent l’IA plus lentement

Selon Eurostat, la part des entreprises de 10 salariés ou plus qui utilisent au moins une technologie d’IA a fortement progressé, mais la France reste derrière :

Entreprises utilisant l’IA2021202320242025
France6,7 %5,9 %9,9 %18,2 %
Union européenne7,7 %8,1 %13,5 %20,0 %
Allemagne10,6 %11,6 %19,8 %26,0 %

Le retard est celui des petites entreprises : 15,0 % des entreprises de 10 à 49 salariés utilisent l’IA, contre 17,0 % dans l’Union et 23,1 % en Allemagne. Les grandes entreprises françaises (250 salariés et plus), elles, sont devant : 58,0 % contre 55,0 % dans l’Union.

Le vrai fossé : capital, modèles, calcul

L’écart avec les États-Unis ne se mesure pas en pourcentage mais en ordre de grandeur. Les chiffres du rapport AI Index 2026 de l’université Stanford :

IndicateurÉtats-UnisChineFrance
Investissement privé dans l’IA en 2025 (milliards de dollars)285,912,44,4
Entreprises d’IA nouvellement financées en 20251 95316184
Entreprises d’IA financées depuis 20138 9091 766552
Modèles d’IA notables publiés en 202559351
Centres de données5 427449322

Les États-Unis investissent en un an plus de soixante fois ce qu’investit la France, et publient l’essentiel des modèles qui comptent. Le Royaume-Uni (5,9 milliards de dollars) et l’Allemagne (3,9) sont dans la même catégorie que la France : c’est un décrochage européen, pas seulement français.

La Chine joue une autre partie. Son investissement privé mesuré reste modeste, mais ce chiffre ne compte pas l’effort de l’État et des grands groupes publics ; surtout, elle domine la recherche : 17,8 % des publications mondiales sur l’IA en 2024, et 41 des 100 articles les plus cités, contre 33 en 2021. Elle publie aussi le plus de brevets.

Côté talents, la France compte environ 18 800 auteurs et inventeurs de premier plan en IA, contre 220 500 aux États-Unis, soit 27 pour 100 000 habitants contre 65.

L’argent public ne fait pas la différence

Même aux États-Unis, l’argent public pèse peu : l’État fédéral a engagé environ 20 milliards de dollars de contrats et subventions liés à l’IA entre 2013 et 2024, quand les investisseurs privés en ont mis 286 milliards en 2025 seulement. En Europe, les engagements publics cumulés atteignent 3,7 milliards de dollars sur la même période, dont 320 millions pour la France.

Ce qui manque à la France tient d’abord à son écosystème : des fonds de capital-risque assez profonds pour suivre des tours de plusieurs milliards, un marché unifié assez grand pour vendre vite, de grands groupes acheteurs, et des sorties en bourse qui font revenir l’argent vers de nouvelles jeunes pousses. La Commission française de l’IA notait en 2024 que seulement 45 % des financements des jeunes pousses françaises de l’IA venaient d’investisseurs français, contre 63 % aux États-Unis.

Mistral, champion français financé par le monde entier

Mistral AI est l’exception qui confirme la règle. La jeune pousse a levé des sommes inédites en Europe, mais ses tours ont été menés par des investisseurs étrangers :

DateMontantInvestisseur principalValorisation
Juin 2023105 M€Lightspeed (États-Unis)environ 240 M€
Décembre 2023385 M€Andreessen Horowitz (États-Unis)environ 2 Md$
Juin 2024600 M€General Catalyst (États-Unis)5,8 Md€
Septembre 20251,7 Md€ASML (Pays-Bas)11,7 Md€
Septembre 20263 Md€Samsung Electronics (Corée du Sud)plus de 21 Md€

Le dernier tour est, selon l’entreprise, la plus grosse levée de fonds jamais réalisée par une entreprise technologique européenne. Il montre aussi la dépendance : l’argent qui permet à un champion européen de grandir vient en grande partie d’ailleurs.

Hugging Face, le champion parti à New York

L’autre grande réussite française de l’IA a fini américaine. Hugging Face, fondée par trois Français, Clément Delangue, Julien Chaumond et Thomas Wolf, a grandi aux États-Unis tout en gardant son laboratoire de recherche à Paris. La plateforme est devenue la référence mondiale de l’IA ouverte : trois millions de modèles, un million d’applications, 18 millions de développeurs et près de 200 000 entreprises.

Fin août 2026, Nvidia a annoncé son rachat pour environ 12,9 milliards de dollars, confirmé début septembre. Pour Nvidia, l’intérêt est clair : plus il existe de modèles ouverts, plus il vend de puces pour les faire tourner. Pour la France, le cas résume le problème : elle forme des ingénieurs de premier plan, mais les entreprises qu’ils créent grandissent et se vendent ailleurs.

L’atout français : une électricité moins chère

Entraîner et faire tourner des modèles demande d’énormes quantités d’électricité, et c’est là que la France a un vrai avantage. Selon Eurostat, au second semestre 2025, un gros consommateur industriel payait son électricité environ 7 à 9 centimes le kilowattheure hors TVA en France, contre 14 à 16 centimes en Allemagne et 12 à 13 centimes en moyenne dans l’Union.

Le sommet pour l’action sur l’IA de février 2025 a donné lieu à l’annonce de 109 milliards d’euros d’investissements dans les centres de données, souvent formulés « jusqu’à ». Aucun bilan officiel ne dit encore combien ont été engagés. Les premiers chantiers sont concrets : en janvier 2026, RTE a signé le premier raccordement accéléré, pour un campus à Fouju (Seine-et-Marne), avec 240 MW prévus fin 2027. RTE estime que la consommation des centres de données passerait de 5 TWh en 2025 à environ 15 TWh en 2030 si 60 % des projets voient le jour.

Les talents : beaucoup de diplômés, peu de mesures sur les départs

La France forme chaque année environ 15 000 diplômés de master en informatique et numérique, davantage que l’Allemagne (12 650), loin des États-Unis (86 300). On entend souvent que les meilleurs partent dans la Silicon Valley, mais aucune statistique publique ne mesure ces départs : les données disponibles, issues de LinkedIn, montrent même un solde légèrement positif de talents de l’IA pour la France en 2024, toutes provenances confondues.

La régulation : l’AI Act entre en application

Le règlement européen sur l’IA s’applique par étapes : interdictions depuis février 2025, obligations des modèles d’usage général depuis août 2025, application générale depuis août 2026. Les obligations des systèmes « à haut risque » ont été repoussées à décembre 2027 et août 2028. Dans son étude d’impact de 2021, la Commission européenne estimait le coût de mise en conformité à 4 à 5 % de l’investissement dans une IA à haut risque, plus 2 à 5 % pour la vérification.

Combien l’IA peut-elle rapporter ?

Les estimations divergent d’un facteur dix, et c’est une information en soi :

  • l’OCDE (2025), seule estimation officielle propre à la France, ajoute à la croissance annuelle de la productivité du travail 0,26 point dans un scénario lent, 0,72 dans un scénario moyen et 1,05 dans un scénario rapide, d’ici 2034 ;
  • Daron Acemoglu (2024), prix Nobel 2024, ne voit qu’environ 0,07 point par an de productivité globale aux États-Unis ;
  • la Commission française de l’IA (2024) avançait 0,8 à 1,3 point par an, soit un PIB plus élevé de 250 à 420 milliards d’euros en 2034, un effet temporaire qui s’arrête une fois l’adoption achevée.

Point important pour le débat : ces gains viennent de l’adoption de l’IA par les entreprises et les administrations, pas de la nationalité des modèles. Un pays peut gagner beaucoup en utilisant des outils américains ; il perd en revanche la valeur captée par les fournisseurs, et une part de sa souveraineté.

Ce que proposent les candidats

Les principaux candidats ont commencé à chiffrer leurs intentions, d’après la presse de l’été et de la rentrée 2026 :

  • Gabriel Attal : un plan « France 2040 » de 200 milliards d’euros sur dix ans, moitié public, moitié privé, la stabilité du prix de l’électricité pour les centres de données et un assouplissement de l’AI Act (Les Echos, septembre 2026) ;
  • Bruno Retailleau : 25 milliards d’euros sur cinq ans et un assistant administratif unique, avec des économies de postes publics annoncées (programme publié le 7 juillet 2026) ;
  • Édouard Philippe : doubler la puissance de calcul française et européenne en cinq ans et former 100 000 ingénieurs en IA par an (septembre 2026) ;
  • Jean-Luc Mélenchon : une conférence des Nations unies pour « désarmer et réguler l’IA » et un cloud public national (septembre 2026) ;
  • Raphaël Glucksmann : une agence industrielle du numérique financée par une taxe plus forte sur les géants du numérique ;
  • Éric Zemmour : l’IA présentée comme la « troisième grande révolution industrielle » dans son discours de rentrée (septembre 2026) ;
  • le Rassemblement national n’a pas publié de plan chiffré à ce jour.

Aucun de ces plans n’a fait l’objet d’un chiffrage indépendant de ses effets sur la croissance.

Et dans France Simulator ?

Le jeu ne promet pas de baguette magique. Il chiffre ce qui peut l’être avec des estimations publiées : la réglementation des marchés, l’impôt sur les sociétés, la recherche, l’énergie. L’effet propre de l’IA sur la croissance n’y entre que sous forme de fourchette tirée des estimations ci-dessus, liée à l’adoption plutôt qu’à la dépense publique ; le reste demeure « non chiffré ».

Le jeu lui-même est d’ailleurs un exemple concret de cette adoption : il a été entièrement réalisé avec l’intelligence artificielle, par une seule personne, en moins de 24 heures de travail. Ce qu’une équipe aurait mis environ un an à construire, nous l’expliquons dans Comment une IA a construit France Simulator.